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« Le bonheur est parti avec toi » de Samira Laakel : l’autre côté de la terreur, par Eric Hulsens

Une mère raconte ce qu’elle a vécu lorsque sa fille part secrètement en Syrie.

« Dans le noir, je crie ton nom. J’ai la foi et mon seul espoir est de te revoir saine et sauve. » (65)

Qu’éprouve une mère lorsque sa fille disparaît de la maison et entreprend le voyage en Syrie ? Une mère qui n’avait rien remarqué de la radicalisation silencieuse et qui est totalement dépassée par les événements ? Une mère dont la vie craque, mais qui combat afin de trouver et regagner son enfant. Une mère qui essaie avec difficulté de rester debout, mais qui doit fonctionner car il y a encore trois autres enfants. Cette mère, c’est Samira Laakel et elle raconte son histoire dans un livre déchirant.

C’est le matin du dimanche, le 20 mai 2013. Samira Laakel va éveiller sa fille Nora, 18 ans. Mais elle ne la trouve pas dans sa chambre, le lit est froid et vide. Samira l’appelle sur son GSM, elle répond : ‘On va me ramener ce soir, je n’ai plus de crédit pour des SMS.’ (19) Elle ne reviendra pas. Son frère Ilias rentre avec la nouvelle paralysante : ‘Des bruits courent à Vilvorde que Nora est partie en Syrie.’

C’est le commencement d’un long calvaire, et d’un long combat.  Samira refuse de se distancier de sa fille : « Jamais je n’aurai honte de toi, jamais je ne baisserai pas la tête. Je resterai debout, je ne t’abandonnerai jamais jusqu’à ton retour parmi nous.’ (30) Mais elle est fâchée sur elle-même et pleine de culpabilité : ‘Mon cœur voudrait sortir de ma poitrine et hurler : Pourquoi je n’ai rien vu ou voulu voir ? Moi, ta mère. Je m’en voudrai toute ma vie jusqu’à ma mort. Je suis torturée de regrets de n’avoir rien vu ou su te sauver; je te demande pardon.’ » (29)

Dans un coup de téléphone de Syrie Nora raconte qu’elle s’est mariée religieusement avec son fiancé T. Peu après, le jeune homme meurt. Samira va au procès d’un recruteur de combattants pour la Syrie. Les parents de T. y sont aussi. « A la vue de ses parents, j’ai fait une crise d’angoisse, les larmes me montaient, je n’arrivais plus à respirer, il fallait que je sorte de la salle. Je suis sortie de la salle, les larmes n’arrêtaient pas de couler. Je n’arrive pas à les voir. Je les tiens aussi responsables de ce qui est arrivé à ma fille Nora et de la souffrance que j’endure. J’espère qu’ils culpabilisent de ce qui est arrivé à ma fille. » (38)

Mais Samira se sent aussi coupable envers le mari de sa fille, qu’elle avait refusé comme fiancé. « T., pardonne-moi de t’avoir mal jugé. Si seulement je pouvais revenir en arrière. Où que tu sois, entre terre et ciel, pardonne-moi. Le remords me consume de l’intérieur. Je porte cette blessure en moi. Je ne t’ai pas donné la chance de mieux te connaître. Maintenant tu n’es plus là. Le dernier visage que tu as vu sur terre avant de la quitter en donnant ta vie pour la Syrie, c’est Nora, celle que tu as aimée plus que tout. »(45-46)

Comment éviter la folie?

Les crises psychiques s’ensuivent. « Je perds la tête, je lui parle comme si elle était là. Je l’entends partout dans la maison, dans chaque pièce. Mes enfants me demandent à qui je parle. Je leur réponds : « A Nora ». » Samira va à l’administration communale pour un document de composition du ménage. « Le choc fut douloureux, encore maintenant. Comme si on ne souffrait pas assez, la police avait radié ma fille Nora de ma composition de ménage. Là, la tête m’a tourné et je me suis mise à pleurer. Mohamed a dû me faire asseoir sur un banc, je n’arrêtais pas de pleurer. » (33)

Un matin, la porte de la maison est défoncée par la police. « Les policiers crient : « Zwijgen ! », je n’arrive pas à me taire, la peur au centre, je tremble de partout. Ils me disent de m’allonger par terre, mon corps ne veut pas, c’est incroyable, mon corps n’obéit plus. Je ne suis plus maître de moi. La peur me fige sur place. Alors ils prennent mon bras et me font une clé anglaise. Je crie de douleur. Eux, ils n’en ont rien à faire. Ils sont là pour une chose; semer la peur et soi-disant trouver des preuves que nous avons à voir avec le terrorisme. Ils fouillent partout, dans toutes les pièces. (…) Ils viennent me voir, me posent des questions sur T. Je ne sais rien. Je ne savais pas qu’il était parti en Syrie. Hélas ils sont mal tombés, on n’a rien à voir avec le terrorisme. Notre seul tort, c’est d’être la mère, les frères ou la sœur d’une victime partie en Syrie. Nous sommes punis deux fois. » (47-48)

Samira s’indigne des institutions de l’État : « Quand Nora est partie, je suis allée à la police pour demander de l’aide. On ne pouvait rien faire pour moi. Je suis allée au Ministère des Affaires étrangères. Efforts inutiles à nouveau. Par contre, voici maintenant qu’on a droit à la descente des fédéraux. On nous traite comme des coupables alors qu’on est victime, tout comme ma fille à qui on a lavé le cerveau en quelques mois. Je vais l’apprendre en effectuant mes propres recherches.”(48)

Après le traumatisme du départ de sa fille pour la Syrie, c’est la descente de la police antiterroriste qui en ajoute un autre: « Ils ont fracturé toutes les portes. Mon cœur se glace. J’ai pleuré, je crie de tous mes poumons, je ne comprends rien. Ils nous surprennent, j’ai pleuré, j’ai très peur, tous mes membres tremblent. Même dans mes pires cauchemars je ne peux imaginer vivre ça. Ils sont armés, cagoulés, ils nous font sentir qu’à tout moment la mort est là. Ils créent en nous la peur, la méfiance, le doute, la perte de nos sens ; face à eux, on n’est plus rien. Nous n’étions plus des humains, nous étions des bêtes traquées, nous étions pour eux la famille d’une adolescente partie en Syrie. Alors, nous étions des personnes dangereuses. » (49)

Inévitablement, il y a la tentation du suicide. « Depuis ton départ, j’ai pensé au suicide. Qu’Allah me pardonne ! Pourquoi dit-on que le suicide est un geste égoïste ? Personne ne comprend cette douleur que je porte en moi. Qu’Allah me pardonne !  Que ma fille me pardonne ! Que mes enfants me pardonnent d’avoir pensé frôler la mort! Qu’Allah me pardonne ! »(51). Samira entre dans une profonde dépression. Elle a besoin d’un psychologue, qui l’aidera à survivre et à éviter la folie.

La presse a besoin de monstres

La presse s’intéresse à son histoire, elle veut bien en parler, mais cela va aggraver les choses : « Alors que j’étais faible, toute en douleur, certains journalistes ont abusé de ma souffrance, en disant n’importe quoi sur ton histoire, notre histoire. Une personne en particulier du monde des médias m’a manipulée. J’étais devenue sa marionnette. Je pensais qu’il fallait raconter pour empêcher d’autres jeunes de se faire endoctriner. Pourtant, nombreux sont ceux qui m’ont mise en garde mais je ne les ai pas écoutés. Cette personne a volé ma vie, s’est servie de ma souffrance en la filmant. Son but : pénétrer mon quotidien, ma douleur, mon intimité. Cela n’avait rien à voir avec mon désir d’aider les autres en empêchant les jeunes de partir. Où se trouve mon combat là-dedans ? Elle m’a plongée dans une déprime encore plus profonde. Même les médicaments n’avaient plus d’effet sur moi. J’ai craqué. » (54-55)

Samira est dégoûtée de l’image de sa fille que la presse présente: « Tu es une victime comme tant de jeunes. Mais des journaux veulent créer un monstre que tu n’es pas. J’ai lu tant de bêtises et de mensonges sur toi, ma fille (…) » (56-57)

Une partie de la famille de Samira ne veut plus rien entendre de l’affaire: « Depuis ton départ, ils ont bien changé envers moi, envers toi, ils ne demandent plus après toi. Parler de toi avec eux devient un sujet tabou. Ils ne me soutiennent plus dans ma souffrance, ne comprennent pas mon combat. J’ai l’impression de ne plus faire partie de la fraternité, d’être pour eux une étrangère, un danger, une maladie contagieuse. » (59) La mère de Samira ne vient guère la visiter, car cela la rend trop triste.

Samira s’est rendue en Turquie, jusqu’à la frontière syrienne. Des recherches en Syrie sont impossibles, mais elle entend les histoires qu’on se raconte là-bas. « Je suis désespérée. Tout s’écroule en moi face à la frontière syrienne. Je respire l’air que tu as respiré. J’ai suivi tes pas. Je regarde cette terre où tant de jeunes ont laissé leur vie. Cette terre qui hier encore leur était inconnue, tout comme à toi et à nous, terre où l’amour de ta vie a laissé sa vie, où toi, tu as abandonné ta liberté de femme. » (63)

Le voyage en Syrie ne résout rien mais rend au contraire les problèmes encore plus concrets et plus désolants. En Belgique Samira se sent isolée, rejetée. Bien qu’elle se sente parfaitement intégrée, elle est toujours confrontée au manque d’intégration qu’on lui attribue. « La police me dit que je serai toujours liée au terrorisme  à cause de ma fille. Je le dis et le redis : nous ne sommes pas terroristes, ni moi, ni ma fille, qui n’est partie rejoindre aucun mouvement ni quoi que ce soit d’autre. On l’a recrutée avec de belles paroles et l’amour qu’elle portait à T. a fait le reste. La police a laissé faire bien qu’elle était au courant du danger encouru par ma fille et nos enfants depuis longtemps. Alors qu’elle arrête de m’associer au terrorisme auquel je n’adhère pas. Mes enfants et moi sommes victimes de cette situation. Nous sommes des citoyens comme les autres. Il faut que la justice change sa façon de voir les parents, les frères et les sœurs  qui doivent être considérés comme des victimes d’une situation qu’ils n’ont jamais souhaitée. » (91)

Mais elle sait bien qu’elle ne peut rien espérer de son pays: « Je sais que la Belgique ne fera rien pour moi, pour nous. » (99)

Samira Laakel, Le bonheur est parti avec toi, Introduction  par Nadine Rosa-Rosso, Préface de Bernard De Vos, délégué général aux droits de l’enfant, Antidote, 115 blz., 10 euro + 2 euros frais d’envoi en Belgique (www.antidote.be)

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